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Jamal Chaouki, esprit libre

Portraits de professeurs

Par Catherine Florès
4 novembre 2018 - Source : Magazine Poly  | VersionPDFdisponible (Automne 2018)
4 novembre 2018 - Source : Magazine Poly
VersionPDFdisponible (Automne 2018)

Professeur Jamal Chaouki

Une jeunesse frondeuse

Rien ne prédestinait le Pr Jamal Chaouki à devenir un éminent chercheur en génie des procédés. L’idée de faire de grandes études ne l’avait jamais effleuré lorsqu’il était enfant, malgré des facilités en sciences très tôt manifestées. « Je ne me projetais pas dans l’avenir. J’ignorais même qu’il était possible de poursuivre ses études après le collège. », se souvient-il.

Jusqu’à ce que le gamin indiscipliné, qui préférait flâner dans les rues des quartiers populaires de Casablanca que de se plonger dans les livres d’école, soit soutenu par son enseignante en mathématiques au secondaire. « Elle m’obligeait à rester après la classe pour superviser mes devoirs. Évidemment, je regimbais, mais elle ne s’est pas découragée et m’a appris à aimer apprendre. Je lui dois énormément.»

Se révélant un des meilleurs étudiants du Maroc, Jamal Chaouki reçut une bourse d’études du gouvernement français pour entrer au prestigieux lycée Lyautey de Casablanca, afin de préparer « Math sup », puis « Math spé », la voie royale pour intégrer une école d’ingénieurs dans le système français. « Moi qui venais d’un milieu modeste, j’ai côtoyé dans cet établissement des étudiants provenant des familles les plus aisées et les plus en vue du Maroc. Ce fut un choc culturel inouï ! », évoque M. Chaouki, qui a su cependant prendre sa place dans ce nouvel univers.

Un talent qui ouvre les frontières

En 1976, il est admis à l’École nationale supérieure des industries chimiques de Nancy, en France. « J’ai été doublement chanceux durant ces études là-bas. D’abord, d’être formé par d’excellents professeurs. Ensuite, de vivre une expérience de stage en entreprise assez pénible, qui a ancré en moi une ferme volonté : celle de ne jamais avoir de patron ! Si je suis devenu professeur, c’est en partie pour cette raison.»

En 1979, son programme complété, il fait une nouvelle rencontre déterminante, cette fois avec un professeur canadien, Danilo Klvana, qui le convainc de venir faire une maîtrise en génie chimique à Polytechnique Montréal sous sa direction. « Danilo est demeuré pour moi un modèle de professeur, tant il savait soutenir ses étudiants. » Sa maîtrise obtenue en 1981, Jamal Chaouki poursuit au doctorat à Polytechnique, sous la direction des Prs Claude Chavarie et Danilo Klvana, puis réalise un post-doctorat à l’Université de Colombie-Britannique à Vancouver, auprès du Pr John Grace, l’une des sommités mondiales en génie chimique et un autre modèle pour le jeune chercheur.

L’impact industriel allié à l’impact environnemental

Jamal Chaouki revient en 1987 à Polytechnique pour démarrer sa carrière professorale et mener ses travaux sur la conception et l’optimisation des procédés complexes du raffinage des produits énergétiques, qui permettraient de faire diminuer les émissions de CO2 et d’utiliser les déchets comme matières premières.

L’originalité de ses approches et sa compréhension des besoins industriels séduisent de grands acteurs mondiaux tels que le groupe Total, Dupont US ou le groupe marocain OCP, chef de file du marché des phosphates. « Aujourd’hui, le financement de mes projets de recherche ne pose guère de difficultés, grâce à ces collaborations et contrats de recherche avec l’industrie », témoigne le Pr Chaouki. Actuellement responsable de la Chaire CRSNG-Total sur le développement de nouveaux procédés à hautes pressions et températures et directeur du centre de bio-raffinage au Canada, il conçoit notamment des technologies de transformation de la biomasse ou de déchets en énergie ou en produits à valeur ajoutée.Ses travaux donnent lieu à de nombreux brevets ainsi qu’à la création d’entreprises dérivées telles que Pyrowave, qui commercialise une technologie de recyclage des déchets plastiques ménagers (lauréate du Prix Génie innovation 2018 de l’Ordre des ingénieurs du Québec).

Il consacre aussi certains de ses projets au développement de procédés pour extraire le potassium – un fertilisant – du feldspath, ou encore pour enlever le cadmium – un métal – du phosphate issu des sols. À ce sujet, il a cédé un brevet personnel au groupe OCP, en échange de la création au Maroc d’un collège gratuit pour jeunes défavorisés à grand potentiel dans le quartier de son enfance à Casablanca. « C’est une façon de redonner. »

Pour une recherche porteuse de sens

Se définissant comme professeur libre penseur, Jamal Chaouki promeut la liberté de réflexion et l’imagination dans l’approche scientifique. « Trop souvent, on impose aux étudiants des projets en fonction des subventions obtenues. Ce schéma leur fait perdre de vue le sens même de la recherche. Je préfère encourager mes étudiants à trouver les meilleures idées originales, issues de leur réflexion sur des problématiques à résoudre. »

Il compare l’approche qu’il favorise à la randonnée en montagne : la montée correspond à l’étape où l’étudiant doit acquérir une profonde et vaste connaissance de la problématique à laquelle il prévoit travailler, en faisant énormément de lectures et en n’ayant pas d’idée préconçue de la solution à développer, ce qui peut être vécu comme inconfortable. En général, il demande à ses doctorants d’y consacrer plus d’une année. Ensuite arrive la découverte d’un haut point de vue, où l’étudiant peut définir son sujet et discerner les différentes pistes originales qui s’offrent à lui. Enfin, la descente représente la plongée dans l’activité de recherche proprement dite.

« Les étudiants arrivent avec un regard neuf et une certaine candeur formidables pour générer des idées nouvelles, une capacité sur laquelle je mise et que je valorise auprès de l’industrie », témoigne le professeur, qui a développé des ateliers consacrés à l’innovation pour les étudiants au doctorat à Polytechnique. « Pour être créatif, pour innover, il faut s’autoriser à penser hors du cadre et prendre le risque de se tromper. Si on suit les règles, on ne sert à rien, autant être remplacé par un robot qui les suivra bien mieux que nous ! », poursuit M. Chaouki, qui n’a décidément rien perdu de son esprit rebelle. « Savoir perdre son temps est nécessaire, car on ne sait jamais quand va surgir une idée nouvelle. Être trop axé sur l’obtention de résultats immédiats ne mène qu’à des améliorations incrémentales, pas à de l’innovation transformatrice de l’industrie. »

Hommage à la diversité

Un des secrets du succès des projets de Jamal Chaouki réside, selon lui, dans la formation d’équipes réunissant des personnalités non conformistes, aux origines et aux parcours très différents. « La diversité, c’est la clé pour produire les meilleures idées. La vie m’a d’ailleurs appris qu’on a besoin des autres dans tout ce qu’on entreprend, affirme-t-il. En Afrique du Nord, on dit : “ une main toute seule ne peut pas applaudir. ” Et pour obtenir de nombreux applaudissements, il faut plusieurs personnes. »

Cette diversité féconde fonde son optimisme envers l’avenir. « Certes, les questions environnementales sont sérieuses, mais je crois sincèrement qu’en travaillant ensemble, les scientifiques seront capables de trouver des solutions. Faisons confiance à l’intelligence humaine. »

Il conclut avec cette citation : « C’est le manque qui force à aller chercher une nouvelle richesse. Les raretés sont des bénédictions pour les ambitieux. » (Jacques Attali, Une brève histoire de l’avenir)

 

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