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Un projet collaboratif piloté à Polytechnique propulse la nouvelle ère de l'édition scientifique
Une initiative internationale dirigée par le Pr Nikola Stikov, codirecteur du laboratoire NeuroPoly et professeur titulaire au Département de génie électrique de Polytechnique Montréal, promet de transformer la façon dont la science se partage en proposant une plateforme où les publications scientifiques communiquent entre elles.
Le 4 décembre dernier à Abou Dhabi, devant un parterre de chercheurs internationaux, le Pr Nikola Stikov et ses partenaires ont levé le voile sur Evidence, une plateforme d'édition scientifique de nouvelle génération dopée à l'intelligence artificielle. Construite par Agah Karakuzu, chercheur au laboratoire NeuroPoly et architecte principal du projet, elle héberge des travaux où code de recherche, données et figures interactives sont directement accessibles, permettant à d'autres scientifiques de reproduire et vérifier les résultats.
Agâh Karakuzu, chercheur au laboratoire NeuroPoly et architecte principal d'Evidence, lors de la présentation du projet à Abu Dhabi.L'IA au service de la science ouverte
Fruit d'une collaboration entre Polytechnique Montréal, NYU Abu Dhabi, l'Université Juntendo à Tokyo et l'Université Saints-Cyrille-et-Méthode de Skopje (Macédoine du Nord), Evidence repousse les frontières de la publication scientifique traditionnelle en proposant des « articles dynamiques », qui vont au-delà du format PDF figé.
Concrètement ? Le lecteur peut plonger dans le code, modifier des paramètres, relancer des calculs, directement depuis son navigateur. Pour les chercheurs, c'est la fin des heures perdues à essayer de reproduire des résultats à partir d'informations incomplètes.
Mais ce qui intrigue davantage, c'est la capacité de ces articles à communiquer entre eux grâce à l'IA. Une forme de pollinisation scientifique croisée qui permet à des travaux de différents domaines de dialoguer et de faire émerger des liens que personne n'avait anticipés.
Autre particularité : contrairement aux publications figées au moment de leur parution, ces articles peuvent évoluer. De nouvelles données disponibles ? L'article se met à jour. Une méthode s'affine ? Les conclusions peuvent se renforcer en temps réel.
« Les articles publiés sur Evidence ne sont pas isolés. Grâce à des métadonnées riches, à des standards ouverts et à des outils d'intelligence artificielle, ils peuvent dialoguer entre eux. Un article peut ainsi réutiliser directement les données, les modèles ou les résultats d'un autre, les comparer ou les intégrer dans de nouvelles analyses. L'objectif n'est pas seulement de reproduire ou de vérifier, mais aussi de réutiliser et de prolonger le travail existant », indique le Pr Nikola Stikov.
Le principal défi ? Dépasser le format figé du PDF, profondément ancré dans les pratiques académiques, tout en coordonnant une fédération d'institutions aux cultures différentes. « Ce qui nous unit, c'est une vision commune de la science ouverte », souligne le chercheur.
En plus des articles interconnectés (« wired papers »), dont le format conceptualisé par Agâh Karakuzu a été développé par les étudiantes Nadia Blostein et Morane Bienvenu, la plateforme intègre des contenus pédagogiques, dont un cours sur le logiciel qMRLab qui sera enseigné en 2026.
Changer la nature des publications
Aujourd'hui, une proportion importante des résultats scientifiques publiés ne peut être reproduits. En rendant le code et les données directement accessibles avec les publications, la plateforme mise sur la transparence et facilite la vérification par les pairs.
« Les formats traditionnels ne suffisent plus à rendre compte de la complexité et de la dynamique de la science moderne, estime le Pr Stikov. Evidence propose une alternative complémentaire, ancrée dans le XXIe siècle, où les publications deviennent des objets vivants, évolutifs et ouverts. »
Genèse du projet
Cette vision ambitieuse s'appuie sur l'expérience de NeuroLibre, une initiative pionnière née d’une collaboration entre le laboratoire NeuroPoly, l'Université de Montréal et l’Université McGill. Ce projet avait reçu l'appui de Brain Canada et de la Plateforme canadienne de neurosciences ouvertes.
« NeuroLibre était centrée principalement sur les neurosciences et la reproductibilité computationnelle. Lors de mes séjours sabbatiques à NYU Abu Dhabi, Tokyo et Skopje, il est devenu évident que ces idées pouvaient s'étendre bien au-delà », explique le Pr Stikov. « Evidence ne vise plus seulement à permettre la reproduction des résultats, mais à favoriser leur réutilisation et leur enrichissement continu par la communauté scientifique mondiale. »
Polytechnique engagée pour la science ouverte
« Evidence est une plateforme unique en son genre et d'une grande richesse ! Elle réunit à la fois les fonctions qui favorisent la transparence, la reproductibilité de la science, l’interactivité et la traçabilité, en rassemblant en un seul endroit les données, le code associé et l’analyse des résultats », s'enthousiasme Élise Anne Basque, bibliothécaire principale à la Bibliothèque Louise-Lalonde-Lamarre de Polytechnique. « Elle représente un nouveau jalon pour la science ouverte qui mérite une large visibilité. »
Polytechnique n'en est pas à ses débuts en science ouverte. Depuis une dizaine d'années, la Bibliothèque simplifie le dépôt des articles scientifiques en libre accès pour la communauté de Polytechnique grâce à la plateforme PolyPublie. Résultat : Polytechnique affiche aujourd'hui le meilleur taux de libre accès « vert » parmi les 33 plus grandes universités canadiennes (un indicateur qui mesure les publications archivées dans des dépôts institutionnels et disciplinaires, accessibles gratuitement).
De plus, la Bibliothèque, en collaboration avec différents partenaires internes, élabore actuellement une politique institutionnelle sur le libre accès aux publications scientifiques, visant notamment à accroître l'impact de la recherche, à contribuer à l’adoption de nouvelles pratiques de science ouverte et à répondre aux exigences des organismes subventionnaires.
Un lancement remarqué
L'événement du 4 décembre a réuni trois figures majeures de la science : John Ioannidis de Stanford, reconnu mondialement pour ses travaux critiques sur la méthodologie de recherche, Alan Evans de l’Université McGill, pionnier en neuroimagerie, et Cesar Hidalgo de la Toulouse School of Economics, expert en visualisation de données et science computationnelle.
Le dévoilement du projet a suscité un vif intérêt, tant pour la vision que pour les démonstrations concrètes. La présence de délégations du Canada, du Japon et de Macédoine témoigne de l'appétit de la communauté scientifique internationale pour de nouveaux modèles de publication.
Pour en savoir plus :
Plateforme Evidence
PolyPublie (dépôt institutionnel de Polytechnique)

