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Et si les savoirs autochtones pouvaient changer les façons de faire de l'ingénierie?

2 octobre 2026 - Source : NOUVELLES

Invitée par Polytechnique Montréal au lendemain de la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation, l'ingénieure innue Marie St-Gelais a exprimé l'idée que les savoirs autochtones sont porteurs de données essentielles qui peuvent tout changer.

Marie St-Gelais, ingénieure innue et cofondatrice de la firme Ashini Consultants.
Marie St-Gelais, ingénieure innue et cofondatrice de la firme Ashini Consultants.


Une ingénieure enracinée 

Son premier stage aurait pu la détourner du génie. Sur un chantier de construction de barrage, Marie St-Gelais découvre de près l'ampleur des dommages causés à l'environnement. Le choc est brutal, mais l'étudiante innue, originaire de Pessamit, en revient plus déterminée que jamais à décrocher son diplôme et à se donner les moyens d'aider à changer les choses. 

Diplômée en génie civil de l'Université Laval en 2006, elle a fait du chemin depuis. Ingénieure et cofondatrice de la firme Ashini Consultants, elle défend l'idée d'intégrer les perspectives et les savoirs autochtones aux projets d'ingénierie, dès leur conception. 

Le 1er octobre dernier, Marie St-Gelais est venue partager avec la communauté polytechnicienne son parcours et sa vision de l'ingénierie autochtone avec sa conférence intitulée Construire les fondations d'une ingénierie autochtone. La veille, Polytechnique avait fait relâche pour la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation, afin de donner à chacun le temps de reconnaître ce qu'ont vécu les peuples autochtones et de réfléchir aux voies possibles pour la réconciliation. Un geste que la conférencière a salué d'entrée de jeu. Selon elle, il reste encore du chemin à faire pour que cette reconnaissance gagne toute la population canadienne, mais des progrès sont enclenchés. 

Avant de parler d'ingénierie, elle a tenu à se présenter d'abord dans sa dimension humaine. Mère de trois enfants, « l'un de mes plus grands rôles », a-t-elle souligné. Et petite-fille d'une femme « forte et résiliente », dont elle a donné le nom à sa firme : Ashini, qui veut dire « roc » en innu. Des enfants à la grand-mère, c'est déjà toute une chaîne de transmission qui se dessine, celle-là même qui traverse sa vision de l'ingénierie. 

Et si c'était votre maison? 

Imaginez qu'une équipe débarque sur votre terrain pour bâtir votre maison sans jamais vous demander ce que vous voulez. Personne n'accepterait ça. « C'est pourtant exactement ce qui se passait chez nous jusqu'à tout récemment », rapporte Mme St-Gelais. 

La loi oblige aujourd'hui à consulter les communautés, mais pas à obtenir leur accord. Et la consultation arrive souvent quand les plans sont déjà faits. Au départ d'un projet, autour de la table, il y a surtout des ingénieurs. Or l'ingénierie n'est jamais neutre, insiste Mme St-Gelais : elle transforme les territoires, et aussi le lien que les gens entretiennent avec eux. 

Elle parle d'ailleurs d'une ingénierie autochtone, et non de « l'ingénierie » autochtone, car il n'en existe pas qu'une seule définition. Pour elle, ce n'est pas seulement une ingénierie faite par des Autochtones, c'est avant tout une autre façon de comprendre, de concevoir et de décider. 
 

Marie St-Gelais, ingénieure innue et cofondatrice de la firme Ashini Consultants, et Jacqueline Wallace, directrice des communications et des relations externes et internationales de Polytechnique Montréal.
Marie St-Gelais signe le livre d'or de Polytechnique Montréal en présence de Jacqueline Wallace, directrice des communications et des relations externes et internationales.


Écouter avant de concevoir 

Les ancêtres autochtones étaient très ingénieux, rappelle Marie St-Gelais. Leur survie dépendait de leur capacité à observer le territoire et à en tirer parti. Le canot et la raquette en témoignent encore aujourd'hui. Ce savoir, transmis de génération en génération, existe toujours, mais l'ingénierie moderne le laisse souvent de côté. 

Deux formes de connaissances peuvent pourtant se compléter. D'un côté, les outils de l'ingénierie qu'on apprend à l'université : relevés, mesures, modèles, calculs, normes. De l'autre, ce que le territoire enseigne à ceux qui l'habitent depuis des générations : observation, mémoire collective, usages, transmission. Pour Marie St-Gelais, la question n'est pas de savoir laquelle vaut le plus, mais de quelles connaissances on a besoin pour prendre la meilleure décision. 

« Intégrer les savoirs territoriaux, ce n'est pas seulement les documenter. C'est leur permettre d'influencer le projet. » Par exemple, pour la maison de la culture Tshissenitamun Mitshuap, ce sont les aînés qui portaient la vision. Des ateliers de cocréation l'ont traduite en plans, en s'inspirant du shaputuan, la grande tente de rassemblement innue. Les ingénieurs n'ont pas imposé leur idée : ils ont aidé à réaliser celle de la communauté. 

Reste une question que tout ingénieur devrait se poser : qu'est-ce que le projet laisse derrière lui? En termes d'emplois, d'expertise locale, de capacité à prendre le relais. Pour Marie St-Gelais, la réussite d'un projet se mesure aussi à cela. 

Ces convictions entrent maintenant dans le monde de la recherche. Avec l'Université Laval et Mitacs, Ashini mène le projet Shentaut, qui vise à bâtir un cadre méthodologique pour que les savoirs territoriaux contribuent réellement à l'analyse, à la conception et à la décision. Autrement dit, faire passer ces idées du statut de bonnes intentions à celui de pratique reconnue. 

Rêver puis construire 

Mme St-Gelais exprime simplement son rêve : faire évoluer la pratique de l'ingénierie et y faire une place aux savoirs de ses ancêtres, pour un impact réel et durable sur les communautés. « Nous pouvons rêver à ce que nous voulons construire, et nous donner le droit de le réaliser. » 

Les changements qu'elle observe lui donnent confiance. Les jeunes générations autochtones affirment leur culture et se réapproprient leur identité. « C'est le début de la guérison. » 

Pour les ingénieures et ingénieurs de demain qui étaient dans la salle, le message est clair : un bon projet commence par l'écoute. Une réflexion à poursuivre tout au long de l'année, et qui trouvera un nouvel écho lors de la conférence que Polytechnique organisera dans la foulée de la prochaine Journée nationale de la vérité et de la réconciliation. 


Amélie Tanguay, Foutse Khomh, Marie St-Gelais, Jacqueline Wallace et Valérie Bélisle.
Annie St-Gelais (au centre), entourée d'Amélie Tanguay, directrice des talents, de la culture, de l'environnement de la société par intérim, Foutse Khomh, directeur de la recherche et de l'innovation, Jacqueline Wallace et Valérie Bélisle, directrice de la philanthropie et des relations avec la communauté diplômée de Polytechnique Montréal (de gauche à droite). 

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