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Polytechnique doit avoir de l’audace

Entrevue de Philippe A. Tanguy, directeur général de Polytechnique Montréal

Par Catherine florès
20 février 2018 - Source : Magazine Poly  | VersionPDFdisponible (Hiver 2018)
20 février 2018 - Source : Magazine Poly
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Philippe A. Tanguy, directeur de Polytechnique Montréal

Récemment arrivé à la direction générale de Polytechnique Montréal, Philippe A. Tanguy exprime sa vision de l’avenir de l’enseignement du génie. Une vision qu’il a forgée en se basant sur sa vaste expérience internationale et sa connaissance profonde des réalités économiques et humaines du monde industriel, qu’il a acquises durant sa carrière de chercheur et de dirigeant à la division recherche du géant mondial en énergies Total.

Ingénieurs innovateurs pour nouveaux défis planétaires

Philippe A. Tanguy prend ses nouvelles fonctions à la tête de Polytechnique Montréal comme un pilote prend le volant d’un bolide : avec la volonté de l’emmener loin et vite. « Polytechnique est une excellente école d’ingénieurs; grâce à la collaboration de la communauté polytechnicienne, nous allons en faire une très grande école d’ingénieurs reconnue à l’échelle planétaire. Elle en a tout le potentiel », affirme-t-il, ajoutant qu’il ne faut pas perdre de temps. « La transformation du monde s’opère à un rythme accéléré sous les effets conjugués de la mondialisation, de la numérisation de l’économie, de la transition énergétique… Nous n’avons guère plus d’une décennie pour nous adapter aux mutations industrielles et sociétales qui exigeront un nouveau type d’ingénieurs. »

L’opérationnalisation de la production sera confiée aux robots et le schéma traditionnel de production s’en trouvera bouleversé, prévoit-il. « Dans certains endroits du monde, c’est déjà en cours. Par exemple, en Allemagne, j’ai pu visiter un énorme centre d’essai dédié à la production robotisée, financée entre autres par les grands groupes Daimler et Bosch. Cette usine du futur n’a ni ouvriers ni techniciens. Dans un tel environnement, c’est à l’ingénieur de concevoir l’installation, d’acheter les robots et de contrôler la production. Ici prend place le concept de manufuture : une usine flexible peut être reconfigurée en quelques jours pour fabriquer des produits complètement différents; il suffira pour cela d’une simple reprogrammation de ses équipements. Dans cette nouvelle ère, les connaissances scientifiques et techniques de haut niveau seront certes toujours requises, mais il sera également demandé aux ingénieurs d’avoir de solides compétences en gestion. »

Ces « néo-ingénieurs » qui réussiront le mieux seront des innovateurs, ajoute-t-il, « ce qui signifie qu’ils auront des idées nouvelles, mais aussi la capacité de les mettre en œuvre dans le contexte collaboratif, multidisciplinaire et multiculturel des équipes de projets de demain. »

Cultiver l’esprit d’innovation grâce à l’entrepreneuriat

De quelle façon forme-t-on les futurs ingénieurs à l’innovation ? « En intégrant l’entrepreneuriat dans leur cursus », affirme M. Tanguy, saluant les initiatives entreprises par Polytechnique visant le développement des compétences entrepreneuriales des étudiants, entre autres la création du profil Technopreneur, les projets du Centre d’entrepreneuriat Poly-UdeM, ou le laboratoire de fabrication PolyFab Normand Brais.

« Apprendre à entreprendre, c’est s’initier à la gestion de projet, à la gestion d’équipes, à la mise sur pied d’un plan d’affaires, ou encore appréhender les divers aspects de la propriété industrielle, fait-il valoir. Avant tout, c’est développer un nouvel état d’esprit, fait de créativité, d’agilité et d’une bonne dose de réalisme. »

Parce qu’il faut de l’audace pour remettre en question ce qui existe et imaginer quelque chose de nouveau, et d’autant plus pour vouloir transformer une idée en un produit techniquement et économiquement viable, M. Tanguy souhaite que Polytechnique soit un terreau où les étudiants pourront cultiver leur audace. « Nous avons en main tous les ingrédients : d’excellents étudiants, un corps professoral de haut niveau, un personnel des plus compétents et engagés, un milieu extrêmement ouvert sur le monde et sur la diversité, des sociétés techniques et des comités étudiants dynamiques, une préoccupation pour le développement durable partagée par toute notre communauté… À nous aussi d’être audacieux dans nos ambitions et dans les moyens que nous prenons pour les réaliser. »

Jouer de nos atouts face à la concurrence planétaire

Cette audace devrait également pousser Polytechnique à se repositionner sur la scène canadienne et internationale, afin de se mesurer à sa concurrence, qui a changé depuis ces dernières décennies, constate M. Tanguy.

« Il faut prendre conscience que l’hégémonie des universités occidentales dans le domaine de la recherche et de la formation universitaire est terminée. La compétition est planétaire désormais, l’économie du savoir produisant de nouveaux modèles de systèmes universitaires très efficaces quant à l’attraction des cerveaux. Il ne s’agit pas de vouloir les copier, car chaque modèle est tributaire de l’histoire et de la culture du pays où il a été créé. Cependant, on peut s’inspirer de ce qui fonctionne, en l’adaptant à nos propres réalités. »

Au cours des neuf années passées chez Total, M. Tanguy a parcouru la planète. Il a notamment collaboré à la gestion de divers programmes internationaux de collaboration ouverte. Ce qui lui a donné l’occasion de comprendre le fonctionnement de différents modèles d’enseignement supérieur et de cerner les facteurs de réussite d’une université, dont sa capacité à influencer son milieu.

Parmi les nouveaux modèles qui ont particulièrement retenu son attention : en Asie du Sud-Est, l’Université royale de Malaisie, qui abrite une technopole où sont installées des entreprises de haute technologie, ainsi qu’un centre de recherche public-privé auquel participent de grands groupes internationaux; l’Université technologique Nanyang et l’Université nationale de Singapour, qui dominent les classements internationaux et forment le moteur du développement économique du pays; la toute jeune KAUST (« King Abdullah University of Science and Technology »), l’Université des sciences et technologies du roi Abdallah, en Arabie Saoudite. Cet impressionnant campus qui reçoit des investissements massifs de l’État (la valeur de ses équipements technologiques de pointe atteint 1,5 milliard de dollars) a lancé des programmes de recherche conjoints avec les établissements de recherche les plus prestigieux de tous les continents.

« Notre contexte ne se compare pas à celui de ces exemples, notamment en ce qui a trait à notre financement. Toutefois, nous avons des cartes maîtresses en main quant à notre influence économique et à l’attraction des cerveaux : Polytechnique joue un rôle au cœur de l’écosystème d’innovation basé sur le big data qui se développe à Montréal. Plus quen jamais, notre établissement est donc en mesure de développer des synergies avec les entreprises les plus influentes. Sans compter que Montréal représente une destination pour un nombre croissant de chercheurs et d’étudiants étrangers, dont Polytechnique accueille une proportion importante, ce qui ne fait qu’accroître notre rayonnement », souligne M. Tanguy.

Pour une présence accrue de Polytechnique dans l’espace public

Le repositionnement auquel le nouveau directeur général aspire pour Polytechnique passe par une visibilité accrue. « Polytechnique jouit d’une excellente réputation et elle est emblématique des grandes réalisations du génie québécois. Toutefois, elle aurait sans doute besoin de se rapprocher davantage du public », estime M. Tanguy, qui est très préoccupé par la responsabilité et le rôle sociaux de l’ingénieur.

« Le moment s’y prête particulièrement. Polytechnique, en tant qu’établissement de formation des ingénieurs et de recherche en technologies, contribue à la révolution technologique. Elle doit donc prendre part au débat sur les questions de sécurité et d’éthique posées par cette révolution et sur le cadre réglementaire à instaurer. Il lui faut exercer son influence partout où se manifestent les grands enjeux sociétaux, à Montréal comme ailleurs. De plus, Polytechnique doit jouer son rôle quant à l’acceptabilité sociale des technologies. Nos chercheurs, nos étudiants et nos diplômés représentent des interlocuteurs de premier plan pour les citoyens inquiets des impacts de cette révolution, en particulier sur les emplois et sur l’environnement. »

Repenser la formation d’ingénieur

Oser s’affirmer comme grande école de génie, c’est également oser repenser la façon d’enseigner, considère Philippe Tanguy, qui se réjouit de la création à Polytechnique de deux chaires en enseignement et apprentissage du génie.

« Nous devons répondre aux attentes de la génération des millénariaux, qui ont intégré l’usage des technologies dans tous les aspects de leur vie quotidienne, y compris leur vie scolaire. L’ère des technopédagogies et de l’apprentissage hybride est venue. En outre, l’autoapprentissage jouera désormais un rôle accru durant toute la carrière d’un ingénieur, qui devra s’adapter au changement rapide et fréquent de son univers de travail. Il nous faut préparer nos futurs diplômés à cette réalité. »

Par ailleurs, il croit que l’ingénieur numérique représente désormais le modèle d’ingénieur appelé à exercer dans toutes les sphères de l’industrie. « Cette tendance appelle une adaptation de la formation et un certain décloisonnement entre nos spécialités de génie. De plus, les problématiques à résoudre, comme l’énergie, l’environnement, la santé, demandent des solutions interdisciplinaires. Les projets transversaux et les travaux en équipes interdisciplinaires prendront donc certainement de plus en plus de place dans la formation au baccalauréat offerte par Polytechnique. »

Mobiliser notre intelligence collective

M. Tanguy, à qui son grand-père ingénieur des mines a transmis son émerveillement pour les possibilités offertes par la technologie, ne conçoit celle-ci que dans une perspective humaniste. « Ce qui doit guider un ingénieur, ce qui donne du sens au progrès technologique, c’est le progrès de la société. L’humain doit demeurer au centre de tous nos efforts. »

Il applique aussi cette conception au leadership qu’il entend exercer comme directeur général. « Mon sentiment premier en arrivant dans mes fonctions est la gratitude. Je suis en effet reconnaissant envers mes prédécesseurs et toute la communauté de Polytechnique de m’avoir transmis une maison en aussi bon état ! Les relations entre la direction, les différentes instances, les associations et les syndicats sont harmonieuses et la fierté d’appartenir à un établissement comme Polytechnique est partagée par tous. Ce qui me rend confiant quant au succès de la mission que m’a confiée le conseil d’administration. J’ai la conviction qu’en mobilisant l’intelligence collective de notre communauté, nous ferons de Polytechnique la grande école de référence pour ceux qui inventeront le monde de demain. »

En 2023, Polytechnique fêtera son 150e anniversaire. M. Tanguy souhaite qu’à cette occasion, elle célébrera aussi sa nouvelle trajectoire.

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